Il s’appelait Abdel Wahab Yousif

(photo prise sur la page facebook care4calais)

Il y a des événements tragiques qui bouleversent, qui vous touchent, là, plus profond que d’habitude. J’avais envie qu’il continue à écrire, alors je prends la parole, une parole simple, pour lui et tous les sacrifiés de la Méditerranée. Par sa voix, c’est aussi tous les autres, ceux qui sont tombés :
Je le dédie aux migrants, à tous ceux qui disparaissent, qu’ils ne soient pas oubliés, et aussi à tous ceux qui survivent et qui vivent l’enfer sur terre.

 

Il s’appelait Abdel Wahab Yousif
Il est mort noyé
Dans l’eau froide et amère de la Méditerranée.
C’était un jeune poète
Et ses quarante-quatre compagnons d’infortune
écoutaient la voix du poète
Peu importait leur statut, leur âge, leur destin
face à la folie humaine, ils se sont retrouvés
dans cette même convergence
Ils étaient égaux
Et ont tous manqué de cet air si précieux
Qui nous est donné pour vivre
Pendant que tu croquais délicieusement
dans un fruit non défendu
Eux,
Ils tremblaient, se mordaient les lèvres bleues
avaient froids.
Et dans l’indifférence
Ils sont partis.
On ne leur a même pas laissé le choix
de vivre.
Mais pardon,
laissons place au poète. Il veut
peut-être nous parler.

– Je m’appelle Abdel Wahab Yousif
et, vous venez de l’apprendre,
je suis mort noyé
Dans les eaux noires de la Méditerranée
Le bateau tangue,
et j’ai le coeur comme une tempête
De nous observer mourir
Que voulez-vous savoir ?
Me connaissiez-vous avant ?
Je flotte dans un brouillard sombre
Et maintenant je me souviens
Enfant, j’avais des rêves dans la tête
Ils se sont aujourd’hui envolés.
J’aimerais me réveiller avec des ailes
Pour voler au dessus des Hommes
Et rejoindre mes songes d’enfance
J’aimerais me réveiller avec l’espoir
de combattre la mélancolie
qui m’assaille toujours à l’aube
des sentiments insaisissables
— Me réveiller aussi avec l’espoir tout court.
J’aimerais être un poisson
afin de ne pas couler sous le poids
de l’inconscience collective
J’aimerais vivre dans un autre monde
où écrire de la poésie légère et insouciante
est une norme universelle,
la norme des possibles

J’aimerais
Que nous ne soyons pas morts en vain
Que vous ne nous oubliez pas
Ceux qui sont morts aujourd’hui,
Et ceux qui mourront demain
Il est peut-être inutile de vous le rappeler,
mais nous sommes tous
sur un même bateau
Toi, moi, vous, nous, les fantômes des naufragés
Au milieu des vagues, avalés par les monstres
D’une comédie absurde

D’un battement d’ailes,
le poète tire sa révérence, disparaît dans les nuages
Loin des rivages hantés par le désespoir de tout un peuple.

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